Il y a des fois qu’une élocution arrive mal à exprimer ou à expliquer un événement, une situation ou une émotion… c’est pour ça que la parole écrite est mon médium de choix pour exprimer ces situations et les états d’âme qui en découlent.

Certes, il ne faut pas croire que le simple fait de coucher quelques paroles sur papier ou sur cet écran soit suffisant pour effacer ou pour excuser, dans certains cas, la cause, l’action, la victime ou l’instigateur. Malgré cela, l’écriture fournit un moyen de s’exprimer sans subir d’interruptions ou de critiques, favorisant ainsi une saine opportunité d’exprimer les émotions qui me paralysent.

Comme ma thérapeute me conseille d’accomplir cet exercice, sous prétexte que je trouverai bien quoi en faire un jour… de temps à autre, je couche mes pensées sur l’écran…

Il s’appelait Sébastien…

Au moment d’écrire les premières lignes de ce récit, il ne s’était écoulé qu’une douzaine de semaines depuis son départ inattendu. Les dernières paroles que je lui ai entendues prononcer étaient douces et remplies de tendresse à mon égard. Nous nous étions réconciliés à la suite d’un malentendu qui aurait pu, en rétrospective, s’éviter. Mon instinct paternel exigeait une intervention pour démontrer ma préoccupation avec son bien-être et en constatant ceci, il a pris un moment de recul pour atténuer sa déception, ouvrant les soupapes un brin afin de laisser s’écouler un temps cicatriseur. Le hic était, que l’on ne se doutait pas qu’il était déjà mort…

C’est avec doigté que les médecins m’ont expliqué les circonstances tragiques entourant le départ précipité de mon fils. Il n’avait que vingt ans et comme la plupart d’entre vous, je le croyais à l’abri des caprices malicieux du destin, mais le sort ne voyait pas les choses ainsi.

Pour récapituler brièvement, il devait se rendre à l’hôpital en raison d’un malaise respiratoire qui l’accaparait depuis quelques jours. Sa mère m’a téléphoné en larmes, m’expliquant qu’elle devait travailler ce soir-là et ne pouvait donc pas se libérer pour s’occuper de cette nouvelle, quoique fréquente, manifestation d’un rejet potentiel de son nouveau cœur ; ce cœur qu’il avait enfin reçu en remplacement de son propre engin défectueux, à peine dix-huit mois plus tôt.

Comme il ne m’avait pas téléphoné, je croyais qu’il ne s’agissait que d’un malaise banal causé par une infection virale ou autre manifestation d’un déséquilibre médicamenteux. J’ai signalé son numéro et sa voix est venue me réconforter au sujet de l’urgence de la situation. Il me disait que son état ne lui inspirait aucune crainte véritable, mais le laissait plutôt inconfortable. En effet, il se plaignait d’un malaise respiratoire et il refusait obstinément d’appeler une ambulance, prétextant qu’il n’avait aucune envie de passer du temps inutile à attendre au CH Saint-Eustache.

À contrecœur, il a cédé à mes arguments habiles et a consenti à faire appel aux ambulances de la région, mais cette fois, c’était lui qui avait raison. Je n’ai su que le lendemain matin comment sa soirée s’était véritablement déroulée.

Selon le récit de sa sœur (qui ne m’est d’ailleurs pas venu aux oreilles avant le lendemain matin), il est arrivé à l’Institut de Cardiologie de Montréal tard dans la soirée, car il a dû attendre quelques heures à la salle d’urgence du CH Saint-Eustache avant que ces derniers daignent enfin le transférer à l’Institut de Cardiologie de Montréal.

Selon la version de sa sœur, Nadia, il avait plutôt mal digéré mon insistance sur l’utilisation d’une ambulance pour l’emmener à l’hôpital, d’autant plus qu’en rétrospective, le déroulement des événements lui a donné raison. Il est arrivé à la salle d’urgence de l’Institut de Cardiologie de Montréal en fin de soirée, samedi. Les médecins, après avoir constaté que son état semblait suspect, lui ont administré des mégas doses d’un médicament antirejet dans l’attente d’expertises qui ne pourraient être pratiquées que le lundi suivant… mais pour lui, il n’y a pas eu de lundi suivant.

Le dimanche matin je devais lui rendre visite à l’Institut de Cardiologie de Montréal, mais un coup de téléphone a basculé mon univers. Pour être parfaitement franc, je n’en veux aucunement à ma fille de m’avoir suggéré de retarder ma visite de quelques heures afin de permettre à son frère de se calmer un peu (je ne me trouvais plus dans ses bonnes grâces en raison de mon insistance au sujet de la question de se rendre au CH en ambulance).

Nadia croyait bien agir pour m’épargner une confrontation avec Sébastien, et j’ai suivi sa suggestion pour ne pas énerver Sébastien inutilement. Je prenais une décision paternelle pour le mieux-être de mon enfant, sans pour autant en connaître pleinement les conséquences.

J’ai pris mon mal en patience et le téléphone a de nouveau sonné vers les 16 heures, c’était Sébastien. « Ouen… il me semblait que tu devais me visiter aujourd’hui…». Nous nous sommes expliqués durant un moment, la conversation prenant fin quelques minutes plus tard avec le traditionnel « Je t’aime »… « Moé-tou », et une promesse renouvelée de lui rendre visite. En raison de l’heure avancée (je demeurais à 80 kilomètres de l’Institut de Cardiologie de Montréal) et de ma paresse dominicale, j’ai préféré remettre la visite au lendemain, soit le lundi 2 octobre.

Dans mes souvenirs embrouillés du déroulement de la suite, une sonnerie cauchemardesque et insistante est venue me chercher du fond d’un sommeil profond. J’ai trébuché jusqu’au téléphone et j’ai décroché le récepteur avec la ferme intention de passer sous les armes l’individu malveillant qui osait perturber notre sommeil. J’ai répondu, mais la voix stérile du conjoint de sa mère m’annonçait que ce serait mieux si nous nous rendions au chevet de Sébastien, car l’hôpital venait de les avertir d’en faire autant… un engin diesel passant en plein milieu du salon ne m’aurait pas plus causé d’émoi…!

J’ai confirmé notre départ incessant et j’ai redéposé l’appareil en regardant Carole (ma copine d’alors) dans les yeux. En m’habillant, je lui ai raconté ce que je venais d’entendre d’une voix troublée. Elle a tenté de me rassurer, mais je savais que l’hôpital n’aurait pas demandé aux parents de se rendre au chevet de leur enfant à une heure aussi tardive à moins d’une raison importante.

Machinalement, j’ai démarré la voiture et nous nous y sommes rendus un peu plus d’une heure plus tard. À notre arrivée, ma fille nous attendait debout dans le stationnement aux côtés de son copain. Dans ma gorge, une boule de la grosseur d’un melon d’eau devait tenter de se frayer un chemin dans une ouverture contractée par l’émotion qui m’étouffait au fur et à la mesure que j’approchais… j’ai débarqué en hâte de la voiture et en regardant ma fille je lui ai posé la question dont je me doutais déjà de la réponse. Au travers un voile de larmes le choc de ce qui venait de se passer se dessinait sur ses traits.

Je l’ai pris dans mes bras le temps d’une étreinte et mon incrédulité m’a propulsé vers la porte d’entrée de l’Institut comme un dément. J’ai emprunté l’ascenseur, Carole, Mike et Nadia à mes trousses. J’ai fait irruption dans la salle principale du quatrième et Nadia m’a indiqué une porte du doigt. J’ai ouvert la porte d’une poussée retenue… assise à ma gauche se trouvait Suzanne, la maman de Sébastien et à ses côtés, ce conjoint maladroit qui m’avait réveillé si cruellement.

À ma droite se trouvait une garde qui poussait un crayon sur un formulaire pendant que Suzanne se noyait en larmes…

J’ai demandé à personne et à tous, « Où est mon gars?… ». Après un bref délai, « OÙ EST MON GARS ? » Quelqu’un m’a indiqué du doigt une chambre au bout du couloir et nous y sommes entrés (Carole et moi). Devant nous se trouvait un lit d’hôpital et dedans, comme si les bras forts de Morphée le protégeaient toujours, se trouvait Sébastien.

Mon œil exercé remarqua sa bouche qui était demeurée entre ouverte, premier d’un nombre de détails sépulcraux que mon esprit inconscient assimilait en une fraction de seconde…

Je me suis approché de lui d’un pas lent, comme si je pouvais retarder momentanément l’inévitable et accablante vérité, et je l’ai perdu… d’un cri bestial et déchirant qui émanait des profondeurs de mes viscères, j’ai rugi comme un ours enragé ; mes sens cherchant désespérément un médecin pour décharger ma douleur, mais le personnel était habitué à ce genre de réaction et avait pris soin d’évacuer les effectifs traitants de l’étage avant mon arrivée.

J’ai donc pleuré la perte de mon fils, pour lequel je me serais sacrifié, et pour lequel j’aurais certainement pu tuer ce soir-là, si le personnel traitant s’y était encore trouvé à mon arrivée. En un clin d’œil, ma vie s’est effondrée et je me suis vu mourir avec lui, complètement impuissant devant l’ampleur de cette tragédie. C’est comme si le Tout Puissant avait enrayé, d’un trait de crayon, le sens d’une vie professionnelle moulée et adaptée à la seule idée de venir en aide à mon fils en cas de besoin… j’avais failli à ma responsabilité paternelle et le système n’a pu me seconder pour épargner mon fils…

  • Jean-Luc Desaulniers Il restera toujours dans mon coeur…..tout mon respect…pas facile d’écrire cela !

    Jean-Luc
    July 29, 2008 at 11:32pm · Like
  • Michel A. Di Iorio Merci pour cette gentillesse, Jean-Luc…
    July 30, 2008 at 6:58am · Like
  • Hal Newman Michel,
    I read your note late last night and stayed awake a while longer reflecting on life. A very courageous piece of writing, old friend. 
    Hal
    July 30, 2008 at 8:25am · Like
  • Michel A. Di Iorio Thanks Hal…
    July 30, 2008 at 9:05am · Like
  • Carole Complaisance · 23 mutual friends

    Michel,
    Tes écrits m’ont ramenée exactement à la même place, au même moment… la même boule dans la gorge… je suis et serai toujours avec toi près de Sébastien.

    Carole
    August 3, 2008 at 1:28pm · Like
  • Michel A. Di Iorio Merci…
    August 3, 2008 at 3:37pm · Like
  • Martine Descoutures tu as vécu ce que nul ne veut vivre…tes amis pour toujours Michel et Martine
    January 18, 2009 at 2:01pm · Like
  • Michel A. Di Iorio Merci pour cette gentillesse. Je me sens privilégié d’avoir de tels amis…
    January 19, 2009 at 9:51am · Like
  • Michel A. Di Iorio Aujourd’hui est la date anniversaire de son départ (9 ans – il est mort le 2 octobre 2000); il aurait eu 30 ans au mois de décembre s’il avait survécu. 

    Pour ceux qui se le demandent, le temps ne console pas une telle perte; il devient complice de notre chagrin.

    Salut p’tit gars… je t’aime et je suis fier de toi.
    October 3, 2009 at 11:15am · Like
  • Stephan Harvey Quine comme je suis fier de toi, Michel
    October 4, 2009 at 2:05pm · Like
  • Michel A. Di Iorio Merci mon oncle; votre sollicitude me touche beaucoup. ;-)»
    October 4, 2009 at 3:12pm · Like
  • Nadia Di Iorio Malgré les années qui se sont écoulées…la douleurs restera toujours aussi aigue… tellement de choses a partager avec lui … je t’aime Seb , je m’ennuie énormément de toi et de ton sourire… ta grande soeur qui t’adore XOXOXOXOXOX
    October 5, 2009 at 1:13pm · Like